Photographies de Julien Claessens
Publiées chez Assouline
Texte de Sally Singer
Des coulisses d'un jeune créateur aux murs d'une exposition, d'un livre à un musée, et aujourd'hui à des tirages d'art : la vie de ces images, racontée depuis le début.
Je suis photographe. Pendant plus de vingt ans, j'ai suivi les coulisses d'Olivier Theyskens, de son appartement d'étudiant aux maisons de luxe françaises. En 2010, ces images sont devenues un livre, The Other Side of the Picture, publié chez Assouline, avec une préface de Sally Singer, de Vogue US.
Voici comment ces images sont nées, et où elles ont voyagé.
l'envers du décor
Olivier Theyskens, pour ceux qui ne le connaissent pas encore, est l'un des plus grands stylistes de sa génération. À 21 ans, il habillait Madonna pour les Oscars. Depuis, il a habillé, entre autres, Emma Watson, Nicole Kidman et Mylène Farmer, rien que ça. En coulisses, on l'appelait le prince noir de la mode.
On s'est rencontrés à Bruxelles, dans les transports en commun qui nous menaient à La Cambre, l'école où nous étudiions : lui la mode, moi la photographie.
J'ai commencé à fréquenter son atelier et à documenter son travail alors qu'il n'avait que 18 ou 19 ans. Il y régnait quelque chose de spécial. Je me souviens encore du jour où un fax est arrivé : Madonna s'intéressait à ses créations.
Très tôt, j'ai été fasciné par la singularité de ses créations, son audace et sa manière de réinventer les codes de la mode. Mon regard de jeune photographe est devenu, d'une certaine manière, le prolongement de son univers.
On a ensuite fait un sacré bout de chemin ensemble, de ses premiers travaux d'étudiant jusqu'aux défilés Nina Ricci à Paris ou Theory à New York. Et même si le travail d'Olivier a été photographié par les plus grands photographes du monde, il n'a jamais cessé de m'appeler pour ses backstages, ses catalogues et quelques campagnes.
J'étais aussi son photographe de backstage, avec l'envie de poser un regard différent sur les coulisses de la mode et des défilés. En noir et blanc, je cherchais à capter ce qu'on ne voit pas, ce qu'on ne s'attend pas à voir : les instants suspendus, les gestes spontanés, tout ce qui se passe à l'écart des projecteurs. Une autre manière de raconter ses créations, au-delà du podium.
Quand les filles s'habillaient, on faisait sortir tous les photographes... sauf moi. Une confiance s'était installée au fil des années. Je faisais partie des meubles.
Cette proximité me permettait de photographier autrement, sans être un intrus. Sally Singer a dit un jour de moi : « Ce n'est pas un photographe de coulisses ordinaire. » J'ai gardé la phrase. Elle résumait assez bien ce que j'essayais de faire, sans avoir jamais vraiment cherché à le définir.
avant le livre, l'exposition qui change tout
Des années plus tard, j'avais accumulé des milliers d'images. Puis en 2008, l'ensemble de ces images est devenu un tout cohérent, un travail photographique en soi, parmi les autres projets que je menais à l'époque. Ce travail, qui circulait à peine, est arrivé jusqu'aux organisateurs du festival Transphotographiques en France.
Le festival traitait la photo de mode en dialogue d'égal à égal avec la photographie d'auteur.
Et d'un coup, les projecteurs se sont allumés. Je me suis retrouvé à exposer et à être exposé. Au Tri Postal, dans la grande salle, mes images étaient accrochées au milieu de mes idoles ; dans le même espace que Karl Lagerfeld… juste à côté de celles de Jean-Loup Sieff. J'étais encore jeune, c'était un peu fou. La présence du mythique directeur artistique de Chanel a évidemment donné une tout autre visibilité à cette exposition. Cette même année, comme un heureux hasard, je commençais à travailler comme photographe pour le département parfums de Chanel.
En parallèle, depuis plusieurs années déjà, je construisais dans l'ombre une maquette de livre, assemblée patiemment à partir de photocopies. Sans vraiment savoir où ce travail me mènerait, mais avec la conviction qu'il méritait un jour de devenir un livre.
En haut : début de la maquette du livre de Julien Claessens.
Au milieu : accrochage des photographies de Julien Claessens au Tri Postal.
En bas : vidéo de Karl Lagerfeld au vernissage du Tri Postal.
new york, le soir du lancement
Ce livre a finalement pris vie. La maquette a fini par tomber dans les mains de Prosper et Martine Assouline à New York, et j'ai fini par les rencontrer. Le 11 février 2010, le livre est lancé à New York, chez Barneys. Simon Doonan y reçoit toute la jet-set new-yorkaise de l'époque, en présence notamment d'Anna Wintour. Je me souviens de ce moment avec un sentiment presque irréel.
Et puisque je raconte les coulisses, autant raconter aussi celles de cette soirée.
L'after a lieu chez l'artiste Ron Ferri, dans son appartement sur Central Park. Il est minuit. Je discute avec Aimee Mullins, muse d'Alexander McQueen qui deviendra l'actrice qu'on connaît. Elle est bouleversée : le créateur est mort le matin même, à Londres, alors que la Fashion Week s'apprête à commencer.
Et quelque part dans cette fête se trouve aussi celle qui deviendra mon épouse, avec qui je vis aujourd'hui à l'île Maurice.
C'est un peu mon moment.
En haut : Julien Claessens, photographe, avec les mannequins Jessica et Ashley.
En bas à gauche : Olivier Theyskens, créateur, Sally Singer, alors fashion news and features director de Vogue US, et Julien Claessens.
En bas à droite : Hamish Bowles, editor-at-large de Vogue, Anna Wintour, rédactrice en chef de Vogue US, et Olivier Theyskens.
New York, 11 février 2010.
Le livre poursuit ensuite son chemin, avec une signature chez Liberty à Londres, puis il atterrit également chez Colette à Paris.
ces images au momu
Près de huit ans plus tard, le MoMu d'Anvers consacre une rétrospective à Olivier, She Walks in Beauty, sous le commissariat de Karen Van Godtsenhoven (passée depuis par le Met, aujourd'hui au Barbican, à Londres). On m'appelle, presque naturellement, pour shooter le catalogue. J'y applique ma patte sombre et charbonneuse, si chère au créateur.
Le soir du vernissage, Olivier et Karen m'avaient réservé une belle surprise : un mur entier consacré aux photographies du livre. Au-delà du geste d'amitié qui m'a beaucoup touché, il y avait quelque chose d'assez émouvant à voir ces images retrouver les murs d'une exposition, près de dix ans après leur première présentation.
Photographies issues du catalogue de l'exposition She Walks in Beauty.
et après
Aujourd'hui, j'ai envie de continuer à faire vivre ces images, de leur donner une nouvelle existence, au-delà des pages du livre.
J'ai réouvert mes disques durs et choisi dix photographies pour en faire des tirages d'art. Dix images qui, pour moi, racontent quelque chose de cette aventure, de l'univers d'Olivier, mais aussi de mon regard de photographe à cette époque. Les sortir du livre, les agrandir, leur donner une place sur un mur, c'est aussi une manière de les redécouvrir, presque vingt ans plus tard.
Je n'ai jamais cessé de photographier le travail d'Olivier, jusqu'à mon départ pour l'île Maurice, il y a cinq ans. Il reste des milliers d'images inédites, des années de création, de rencontres et de moments capturés dans l'intimité.
Il est temps que je me replonge dans ces archives pour y chercher quelques pépites. Ces dix premiers tirages ne sont probablement qu'un début.








Photographies tirées du livre The Other Side of the Picture, éditions Assouline, New York.
Design : Olivier Theyskens. Photographie : Julien Claessens. Texte : Sally Singer.
Julien Claessens