J’arrive. Il fait froid. L’atelier est immense, il fait gris. C’est la Belgique.
On est au milieu des années 2010. On m’envoie photographier l’atelier d’A.F. Vandevorst pour la presse. C’est Anne-Françoise Moyson, journaliste mode au Vif/L’Express, qui me téléphone, comme souvent, pour illustrer son article. Une commande. Mais cette maison-là, c’est l’une des plus pointues de la mode belge. An et Filip se sont rencontrés à l’Académie d’Anvers, le premier jour de cours. Elle a été première assistante de Dries Van Noten. À leur deuxième défilé, à Paris, ils ont couché les mannequins dans trente-deux lits d’hôpital. La presse mondiale en parle encore. Aujourd’hui, leurs pièces sont au Met, au MoMu d’Anvers. Voilà chez qui j’entre ce matin-là, avec mes boîtiers.
L’endroit me saisit tout de suite. Il me rappelle le musée du Dr. Guislain, en Flandre, un ancien asile devenu musée, un des lieux les plus étranges du plat pays de Jacques Brel. L’atelier a cette âme-là. Hyperpatiné, fascinant. On ne sait pas si c’est maîtrisé au millimètre ou complètement brut. Quelque chose d’inquiétant et de très pointu à la fois. Est-ce que c’est beau ? Oui. Moi, je trouve. Il y a du David Lynch là-dedans.
La brique rouge, l’hiver, le ciel gris. La belgitude, comme on dit ici. Je ne suis pas belge, mais je vis là depuis plus de quinze ans, et je comprends. Faut-il être initié pour aimer ça ? Je ne sais pas. Mais l’endroit est habité. Et mes hôtes aussi. On est à mille lieues des ateliers lisses et édulcorés. C’est exactement l’inverse. Le lieu, en vrai, paraît être en noir et blanc. Et c’est très beau à voir.

Le sténopé
Pour les portraits, je sors le Hasselblad. La précision, la peau, le regard qui tient. Filip et An méritaient cette gravité-là.
Mais l’atelier, lui, ne demandait pas de la netteté. Il demandait du temps. Du flou. Cette image de rêve qui s’imprime sans jamais vraiment révéler, qui laisse l’imagination faire le reste. Alors j’ai fait ce qu’une commande de presse n’attend jamais : j’ai pris mon vieux Nikon et j’en ai fait un sténopé. Pas d’objectif. Un trou. Un flash monté dessus pour pouvoir shooter à main levée, en mouvement, au plus près des matières.
À aucun moment je ne me suis dit « c’est pour la presse ». Je me suis dit : c’est pour Anne-Françoise. Alors faisons quelque chose qui leur ressemble, et qui me ressemble. Une maison qui détourne l’uniforme et le lit d’hôpital méritait bien qu’on détourne l’appareil.



















Ce qui reste
A.F. Vandevorst a fermé en 2020. Vingt-deux ans de maison. Leurs bottes iconiques, elles, se vendent toujours. Mais ce qu’il en reste, pour moi, c’est surtout une impression d’authenticité. Eux, que je n’ai croisés qu’une seule fois, respiraient la sincérité : une vision, un concept, et on le pousse à fond. Une vraie puissance, humaine et créative. Je ne suis pas un grand spécialiste de la mode, mais j’ai rencontré pas mal de gens de ce milieu, et eux, je peux vous le dire, ne laissent pas indifférent. C’est peut-être ça qui me touche encore plus aujourd’hui, alors qu’on cherche partout cette sincérité-là.
Nouveau chapitre, donc. Anvers, le froid, un sténopé bricolé. Et une maison qui m’a appris qu’une image juste, ce n’est pas une image propre. C’est une image qui ressemble à son sujet, et à celui qui la prend.
Julien Claessens