Dans un article précédent, j’ai présenté des images de l’hôtel El Aurassi, à Alger, signé Moretti, que j’avais faites en 2006. Depuis, des noms me trottent dans la tête : Saarinen, Eames, et tous ceux qui ont façonné l’architecture de ces années-là.
En cherchant leurs archives, je suis tombé sur le fonds de Balthazar Korab, conservé à la Library of Congress, à Washington, et largement méconnu du grand public. Je me suis mis à récupérer ces images, à les classer et à reconstituer l’histoire de chaque cliché. Voici le premier résultat.

Un bâtiment vendu avant d’exister
Au milieu des années cinquante, pour convaincre une compagnie aérienne de financer un terminal qui n’existe pas encore, un jeune architecte sort son Leica. Il photographie des maquettes en carton, en argile et en fil de fer. Il y ajoute de la fumée, des miroirs : des « smoke-and-mirror effects, and I mean that literally », dira-t-il plus tard. Les clients regardent le diaporama. Ils achètent le projet sans avoir vu la maquette.


Cet homme, c’est Balthazar Korab. Le bâtiment, c’est le terminal TWA de l’aéroport JFK, à New York. Soixante-dix ans plus tard, on peut y réserver une chambre.
Celui qui photographiait de l’intérieur
Korab entre en 1955 dans l’agence d’Eero Saarinen, l’homme du Gateway Arch, de Dulles, de la Miller House. Il est d’abord architecte. Puis on lui demande de photographier les maquettes, et il devient, peu à peu, l’œil de la maison.
Sur mon disque, le dossier Korab compte plus de deux mille images, dont plus d’un tiers pour Saarinen. Pas des bâtiments terminés : des maquettes, des chantiers, l’équipe au travail. Saarinen finit par dépendre de ces images pour juger la forme et l’espace ; Korab dira que « la caméra et celui qui la tient sont devenus partie intégrante du processus de conception ».

Je commence par TWA.
Ce qui est certain
TWA veut un terminal qui dise l’excitation du voyage. Saarinen commence à dessiner en 1956 et refuse la boîte rectangulaire habituelle. L’agence fabrique des maquettes par dizaines, en fil de fer, en carton, en argile.
D’où vient la forme finale, ces coques de béton qui s’ouvrent comme des ailes ? La légende veut que Saarinen ait appuyé du pouce sur un pamplemousse au petit-déjeuner. Une autre version attribue l’idée à Kevin Roche, qui aurait scié une maquette en deux. Personne n’a tranché, et je trouve que c’est très bien ainsi.
Le chantier commence en 1959. Le toit est coulé d’un seul tenant : cinq jours et cinq nuits de béton sans interruption. En avril 1961, devant le béton nu, Saarinen le compare aux thermes de Caracalla : beau même en ruine. Il meurt la même année. Kevin Roche et John Dinkeloo terminent le bâtiment, inauguré en 1962.
La maquette, ancêtre du rendu 3D
Ce qui me fascine autant que le bâtiment, c’est la maquette, et la façon dont on la photographie. L’appareil descend au ras du sol, à hauteur de passant, pour que les coques blanches paraissent monumentales. Derrière, un fond bleu nuit pour que le blanc se détache, et une lumière de studio qui sculpte les volumes comme sur un plateau de théâtre.



Et puis il y a les petits personnages : des silhouettes découpées, des voitures, des avions. Sur un gros plan de l’intérieur, une seule silhouette en costume donne l’échelle. Sans elle, on ne saurait pas si l’on regarde une maquette ou une cathédrale.



C’est ce que je fais encore aujourd’hui, avec un ordinateur : construire une maquette, placer une caméra, éclairer, ajouter un humain pour l’échelle. Ici, tout se fait à la main, avec du carton, des lampes et un appareil photo. On dirait un rendu, avant que le rendu existe.


Sur le chantier, on retrouve les mêmes formes, à l’échelle d’un bâtiment.


L’aéroport iconique devenu un hôtel
Le terminal a été un succès immédiat, puis un problème. Les avions à réaction sont devenus trop gros, les aéroports trop grands. TWA a été rachetée en 2001, et le terminal a fermé.



Il aurait pu disparaître. Déjà classé, il a été inscrit sur la liste des sites américains les plus menacés. La solution est venue de JetBlue et de MCR Hotels : le bâtiment de Saarinen est devenu le hall d’entrée, deux tours de verre le flanquent, et les anciens tubes d’embarquement mènent aux chambres. L’hôtel a ouvert en 2019.



Un bâtiment vendu par des photos de maquettes. Puis rouvert, près de soixante ans après son inauguration, pour que l’on puisse y dormir. Entre les deux : du béton, et un photographe qui était là.
Ce que j’en fais chez Beau Edition
Dans ma carrière, j’ai été tireur en chambre noire et photographe, puis spécialiste du rendu 3D. Regarder ces scans, c’est retourner à une époque où prendre le temps de bien faire les choses voulait dire autre chose.
Dans ma bibliothèque, il y a Eero Saarinen d’Allan Temko, publié en 1962 chez George Braziller. Sa couverture est une image lith imprimée en une seule couleur, en aplats, comme beaucoup de couvertures des années cinquante et soixante : c’était aussi une façon d’économiser. J’ai appliqué le même principe à des détails du bâtiment tirés du fonds Korab, et l’on se retrouve plongé dans l’esthétique des affiches de la Fondation Maeght ou des pochettes de disques Blue Note. C’est la série Ink & Concrete, une création originale de Beau Edition.




Pour les amateurs d’architecture, j’ai aussi sélectionné quelques clichés originaux et nettoyé les scans comme je l’aurais fait sous l’agrandisseur : poussières et rayures retirées, niveaux, couleur filtrée, et les bords du négatif quand c’était possible. Ils forment la série TWA Flight Center. Je trouve les images des maquettes particulièrement belles.





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Photos : Library of Congress, Prints & Photographs Division, Balthazar Korab Collection.
Julien Claessens, Beau Edition