En 2006, nous avons photographié l'intérieur d'origine de cet hôtel d'Alger, depuis largement rénové. Voici quelques images piochées parmi plus de mille clichés — et une liste de noms qui pose peut-être une question intéressante aux spécialistes du design.
En remettant de l'ordre dans mes disques durs, je suis retombé sur deux choses.
D'abord, les centaines de photographies que j'avais prises, en 2006, de l'intérieur de l'hôtel El Aurassi, à Alger. Ensuite — et c'est là que l'histoire devient intéressante — une liste de noms de décorateurs que la direction de l'hôtel nous avait communiquée à l'époque, et qui provenait, selon toute vraisemblance, de ses archives.
Vingt ans plus tard, en cherchant qui se cachait derrière ces noms, j'ai compris ce que nous avions documenté sans le mesurer. Voici ce que je peux affirmer, ce que j'ai vu, et ce que je me contente de supposer.

Comment nous sommes arrivés là
Au départ, il n'était pas question de cet hôtel.
J'avais été missionné pour photographier les sites d'exploitation pétrolière de Hassi Messaoud, en plein Sahara algérien : un déplacement extrêmement cadré, surveillé, où l'on ne photographie que ce qu'on vous autorise à photographier.
Si j'étais là, c'est grâce à Matthieu Gorissen, le directeur artistique avec qui je travaillais — diplômé de La Cambre, fondateur du studio Oilinwater à Bruxelles et aujourd'hui enseignant à l'ESA Saint-Luc. C'est lui qui m'a entraîné, à l'origine, dans ce genre de périple : ces projets professionnels un peu à part qui vous emmènent là où, autrement, vous n'auriez jamais posé le pied.
C'est en transitant par Alger que nous sommes tombés, presque par accident, sur l'El Aurassi. On entre, et on comprend tout de suite qu'on n'est pas dans un hôtel comme les autres.



Ce qui est certain : Luigi Moretti
Le bâtiment, lui, est parfaitement documenté.
Perché sur les hauteurs, dominant la baie d'Alger, l'El Aurassi a une silhouette que les Algérois surnomment « le climatiseur » — neuf étages d'une modernité cubiste, inaugurés en 1975. Le projet initial avait été confié à un architecte égyptien, Mustapha Moussa, qui imaginait une tour bien plus haute. À sa mort, le chantier fut repris en 1968 par un nom qui change tout : Luigi Moretti.
Moretti (1907-1973) est l'un des plus grands architectes italiens du XXᵉ siècle. À son actif : le complexe du Watergate à Washington, la Tour de la Bourse de Montréal, la maison Il Girasole à Rome, citée dans les manuels comme une œuvre annonçant le postmodernisme. On le considère aujourd'hui comme l'inventeur de l'architecture paramétrique. La demande de classement patrimonial américaine du Watergate le décrit comme l'un des plus importants architectes italiens du siècle — et mentionne explicitement l'El Aurassi (1968-73) comme un proche parent formel du Watergate, avec ses balcons à denticules.
Mais Moretti était plus qu'un bâtisseur : un collectionneur, un galeriste, un éditeur. Chez lui, le bâtiment, l'espace, la lumière et le mobilier formaient un seul geste. Une œuvre totale. Il mourut en 1973, avant l'inauguration ; ses collaborateurs achevèrent le projet selon sa vision.
















Ce que j'ai vu : Saarinen, Eames, et le sur-mesure
Je ne suis pas un spécialiste du design, mais certaines pièces, on les reconnaît au premier regard.
Les tables à piètement central de Saarinen, sa collection Tulip. Les sièges des Eames — orange dans les chambres côté montagne, bleu côté mer. Posé dans la lumière, ce grand lampadaire en arc d'acier sur base de marbre : l'Arco des frères Castiglioni. Plus loin, des lampes qui évoquaient les Akari de Noguchi, gonflées comme des vessies lumineuses. Pour les pièces que je reconnais, ce sont des originaux, pas des rééditions — de cela, je suis certain.
Et encore, je ne parle là que du mobilier d'édition. Car le plus saisissant, c'était le sur-mesure. Des pièces en verre soufflé conçues pour le lieu. D'immenses lustres. Dans les suites, des paravents d'une finesse rare. Chacune de ces pièces était exceptionnelle, massive, pensée pour cet espace et pour lui seul. Tout participait d'une même intention : celle d'une œuvre totale, où le moindre objet prolongeait le geste de l'architecte.














Ce que je suppose : une équipe de décorateurs de premier plan
Et c'est ici qu'intervient cette liste.
Je n'ai pas le document officiel des archives de l'hôtel. Je n'ai même plus le papier d'origine — seulement les noms que j'en avais relevés à l'époque. Je ne peux donc rien affirmer : seulement partager ce que ces noms, une fois identifiés, laissent entrevoir.
Parmi ces noms figuraient, autant que j'aie pu les lire :
- Joseph-André Motte (1925-2013) — l'un des plus grands décorateurs français du siècle : aménagements d'Orly, de Roissy, du Louvre, sièges du métro parisien. Commandeur des Arts et des Lettres.
- Maxime Old (1910-1991) — formé chez Ruhlmann, décorateur du paquebot France.
- Raphaël (Raphaël Raffel, 1912-2000) — qui meubla l'Assemblée Nationale et réaménagea l'Hôtel de Ville de Paris.
- Cesare Casati (né en 1936) — designer italien, dont la lampe Pillola appartient à la collection permanente du MoMA de New York.
À ces noms s'ajoute une maison italienne, Centro mec mobili, près de Milan — probablement le fabricant du mobilier.
Si cette liste dit vrai, alors l'intérieur de l'El Aurassi n'était pas seulement « dans l'esprit des années 70 » : c'était l'œuvre d'une équipe d'ensembliers de tout premier plan, réunie sous l'architecture de Moretti. Un détail achève de rendre l'hypothèse crédible : Old, Motte et Raffel avaient exposé ensemble à l'Exposition universelle de Bruxelles, en 1958. Exactement le genre de casting qu'on réunirait pour un hôtel d'État conçu pour recevoir des chefs d'État.
Depuis, une première vérification est venue conforter la piste : la biographie de Maxime Old mentionne bien l'El Aurassi parmi ses réalisations, aux côtés du paquebot France et du palais présidentiel de Bourguiba. Pour les trois autres noms, je n'ai trouvé, à ce jour, aucune trace publique les reliant à l'hôtel — ce qui ne prouve rien, ni dans un sens ni dans l'autre.
Pour Maxime Old, ce n'est donc plus tout à fait une supposition. Pour les autres, je m'en tiens à ce que l'hôtel nous avait confié, et je laisse bien volontiers aux spécialistes le soin de trancher.














Le retour, et le livre que nous n'avons jamais fait
Nous savions deux choses : que ce décor était exceptionnel, et qu'il allait bientôt évoluer. Une rénovation de l'hôtel était annoncée.
Alors nous sommes revenus. Quelques mois plus tard, une semaine entière, avec l'idée d'en faire un livre. La direction, amusée et intriguée par notre démarche, nous a ouvert les portes — chambres, suites, bars, espaces communs — et nous a confié cette liste de noms. Nous avons photographié le maximum, méthodiquement, pendant que c'était encore possible.
Et puis… rien. La vie, les projets, le temps. Le livre ne s'est pas fait. Les images sont retournées dans des archives, et y sont restées vingt ans. Je rouvre ce dossier aujourd'hui, parmi tant d'autres.
Depuis, l'hôtel a été modernisé — et c'est bien normal : un grand hôtel doit évoluer, se mettre aux standards d'aujourd'hui pour continuer à accueillir. D'après ce que l'on peut voir en ligne, ce sont surtout les chambres et le mobilier qui ont été entièrement repensés, tandis que certains éléments d'origine — des plafonds, notamment — semblent avoir été conservés. Nous ne sommes pas retournés sur place pour le constater par nous-mêmes ; nous nous gardons donc d'affirmer ce qui subsiste exactement. Ce que l'on peut dire, c'est que l'atmosphère que nous avions photographiée en 2006 — ce mobilier d'édition et ce sur-mesure réunis dans un même geste — appartient désormais à un autre temps.






























Pourquoi nous partageons ces images
Soyons clairs : nous ne sommes pas historiens. Il est tout à fait possible que tout cela soit déjà connu, étudié, documenté quelque part, et que des spécialistes en sachent bien plus que nous sur l'El Aurassi et ses décorateurs. Si c'est le cas, tant mieux.
Mais il se peut aussi que ces photographies, prises juste avant la rénovation, et cette liste de noms transmise par l'hôtel, apportent une modeste pièce au puzzle. C'est dans cet esprit que nous les sortons aujourd'hui : non pour revendiquer quoi que ce soit, mais pour les rendre disponibles. Si elles peuvent être utiles à des chercheurs, des étudiants, des passionnés de design ou aux archives qui travaillent sur Moretti, nous serions heureux d'y avoir contribué. Et il y en a bien d'autres : les quelques clichés publiés ici ne sont qu'un aperçu d'un fonds beaucoup plus vaste, que nous tenons volontiers à la disposition de qui souhaiterait l'explorer.
S'y ajoute un dernier élément. Dans nos archives figure aussi la reproduction, cliché par cliché, d'un album qui semble dater de l'ouverture de l'hôtel — vraisemblablement les vues officielles de l'époque, montrant certains espaces communs dans leur disposition d'origine, mobilier compris. Ces images-là ne sont pas de nous : ce sont des reproductions, et leurs auteurs d'origine nous restent inconnus. Mais elles aussi complètent le tableau, et pourraient parler aux spécialistes.
Une précision, tant qu'on y est. Ces photographies sont les nôtres. Le bâtiment et son mobilier sont l'œuvre d'architectes et de designers de premier plan, dont les droits courent toujours ; par respect pour eux, nous préférons partager ces images comme un document. C'est, nous semble-t-il, la façon la plus juste de les faire vivre.
Une partie de l'intérieur de l'El Aurassi a changé. Mais quelque part, dans une suite baignée de lumière au-dessus de la baie d'Alger, le geste de Moretti — celui de Maxime Old, peut-être aussi de Motte, de Raffel et de Casati — continue d'exister.
Le temps d'une photographie.





























Découvrez nos collections de tirages d'art encadrés, ou contactez-nous pour des projets B2B et sur mesure.
Ce reportage n'aurait pas existé sans Matthieu Gorissen — directeur artistique, aujourd'hui fondateur d'Oilinwater à Bruxelles — avec qui ces images ont été pensées et réalisées. L'attribution des décorateurs repose sur une liste de noms transmise à l'époque par la direction de l'hôtel ; elle demande encore confirmation par les archives — si ce n'est déjà établi dans les fonds officiels de l'architecte ou ailleurs (l'intervention de Maxime Old, elle, est déjà attestée par ses biographes). Les spécialistes, historiens, chercheurs et passionnés de design sauront mieux que nous répondre à cette question.
Julien Claessens — Beau Edition